mercredi 4 avril 2018

Twin Peaks the Return - Le temps hors de portée



Beaucoup de choses ont changé ces vingt-cinq dernières années, à Twin Peaks comme ailleurs. Les modes ont évolué, les langages se sont transformés, les idéaux se sont individualisés. Surtout, comme Dale Cooper, David Lynch s'est retrouvé enfermé dans la Black Lodge.
Ses films sont devenus plus sombres que jamais (tant au niveau narratif qu'esthétique), le café a eu de moins en moins bon goût (tellement qu'Angelo Badalamenti le recrache sans ménagement dans Mulholland Drive) et les yeux naïfs de grand enfant de Kyle MacLachlan ont disparu de ses castings.

Entre-temps, et peut-être précisément parce que le réalisateur est resté bloqué dans sa Black Lodge, Lynch est devenu le maître du temps disloqué, ou plus exactement, du temps hors de portée.
On ne peut ni le sentir passer, ni mesurer son emprise, encore moins le comprendre. Le temps, dans ses films, est une matière à travailler.
Lynch aime jouer avec des temporalités différentes, créant ainsi une confusion – rédhibitoire pour certains, jouissifs pour d'autres. INLAND EMPIRE en est l'exemple le plus frappant. C'est sur ce film que Lynch nous avait laissé, avant de nous prendre par la main et nous ramener à Twin Peaks.

Les différentes temporalités du nouveau Twin Peaks correspondent aux différents niveaux de conscience, si chers à David Lynch. Notre perception du temps est différent quand nous sommes éveillés (une heure dure soixante minutes), en sommeil (nous fermons les yeux et les rouvrons huit heures plus tard sans avoir conscience que ces heures viennent de passer), ou dans un rêve. Or, le temps ne fait pas partie de la logique du rêve.
Monica Bellucci, dans une scène aussi sublime qu'improbable de l'épisode 14, annonce que nous sommes comme le rêveur qui rêve et qui, ensuite, vit à l'intérieur de son rêve. Et questionne : qui est le rêveur ?
Reformulée, la question pourrait être : de qui partageons-nous la perception du temps ?




L’erreur aurait été de croire que le nouveau Twin Peaks ressemble à l'ancien, où l'unité de lieu était parfaitement respecté (on ne sortait pas de Twin Peaks, ou alors juste pour s'y attirer des ennuis comme au One Eyed Jack). Le temps était parfaitement clair : chaque épisode se déroulait le temps d'une journée.
Le nouveau Twin Peaks est différent : l'intrigue est éparpillée dans trois (voire quatre, cinq, six) lieux différents (pêle-mêle : Twin Peaks évidemment, Las Vegas, Buckhorn dans le Dakota du Sud, le Convenience store de bord de route...) favorisant ainsi l'éclatement du temps (aucune chronologie précise n'est possible, si bien que, durant l'épisode 9, nous sommes le 29 septembre à Twin Peaks et le 20 septembre dans le Dakota du Sud).
Le temps s'étire à l'infini (les interminables scènes de Dougie au casino ou devant ses contrats d'assurance, le balayeur du Roadhouse) et les personnages semblent perdus dans ce temps qui ne passe plus (le dialogue entre Audrey et son mari, étiré sur quatre épisode, où, inlassablement sont répétés les mêmes reproches et les mêmes actions, sans que rien n'évolue).

La boucle temporelle est un autre leitmotiv lynchien, où les mêmes scènes sont jouées plusieurs fois dans le même film mais avec un autre point de vue (les répétitions ou bégaiements dans INLAND EMPIRE, la voiture serpentant de nuit dans les hauteurs de Mulholland Drive).
Ici, la boucle s'étend sur vingt-cinq ans. James Hurley chante encore sa ballade mielleuse Just you and I, la femme à la bûche continue de penser que « Laura is the one », Audrey danse toujours comme une jeune fille...

Mais le véritable coup de génie de Lynch sur ce nouveau Twin Peaks est la réappropriation de son propre matériau. Ainsi l'épisode 17 où Dale Cooper réapparaît la nuit de la mort de Laura et l'empêche de retrouver Leo Johnson et Jacques Renault, la sauvant ainsi de sa triste fin. Le montage fait apparaître le Cooper d'aujourd'hui dans un contre-champ qui n'existait pas dans le film de 1992. Le temps n'est plus seulement éclaté ou disloqué, il est modifié et deux réalités s'affrontent. Deux temps qui ne cohabitent pas, changeant radicalement le cours des événements. Le lendemain, Pete Martell va pêcher et ne découvrira pas le corps de Laura.
Insaisissable, le temps que nous avons admis jusqu'à présent a-t-il fui, ou est-il revenu sur ses pas ?

Dès lors, la seule question qu'il reste à se poser est de savoir en quelle année sommes-nous ? Et de hurler, avec Laura Palmer, terrorisés de ne pas connaître la réponse.




jeudi 25 janvier 2018

Enfermée volontaire




Certainement qu'une des terreurs les plus universellement partagées – après les clowns, bien évidemment – est celle d'être enfermé dans un asile de fous. Sain d'esprit, conscient d'être la victime d'une méprise, vous affirmez avec force que votre état mental est normal et que vous avez toute votre raison. Puisque personne ne partage votre avis (sinon, pourquoi seriez-vous là ?), vous vous agitez et, devant l'injustice, hurlez que vous n'êtes pas fou.
Passant, ainsi, pour un fou, puisque vous êtes incapable de vous contrôler.

La sentence est terrible, on vous garde plus longtemps encore dans l'asile, entouré par des fous véritables, des gens au regard vide, abandonnés par leur esprit, les mains tremblantes, dialoguant avec des ombres.
C'est effrayant. Personne ne souhaite vivre une chose pareille, vivant comme Cassandre à se débattre pour convaincre des médecins désintéressés de leur erreur. La plus grande folie serait de plonger dans ce nid de serpents volontairement, en étant parfaitement conscient des risque, sans garantie de pouvoir en sortir indemne.

Nellie Bly ne s'est pas posée la question plus longtemps. Journaliste au New York World à la fin du 19ème siècle, elle décida d'écrire un papier sur les hôpitaux psychiatriques et, poussant l'investigation jusqu'au bout, élabora un plan pour se faire passer pour folle et se faire interner. Elle y parvint, et passa dix jours au Blackwell's Island hospital.
Son article, tiré de son expérience, est saisissant, glacial même.

Les mauvais traitements infligés par les infirmières à leurs patientes sont révoltants. Par exemple, elles se mettent à plusieurs sur une pauvre malheureuse qui a eu le tort de clamer qu'elle avait encore toute sa raison, et, sautant à pieds joints sur elle, parviennent à lui casser deux côtes. En toute impunité, puisque les médecins feignent de ne rien savoir.
Les pauvres patientes y perdent la raison, à force d'être exposées volontairement dans le froid sans vêtements chauds, à force de douches glaciales, à force de nourriture immangeable. Quel esprit sain pourrait le rester lorsque, chaque jour, à l'heure du repas, il redoute de trouver une araignée logée dans la miche de pain sec qu'il lui est servie ?

Nellie Bly ne restera que dix jours et tentera, par son témoignage, de faire changer les choses. Elle y parviendra en permettant de débloquer des fonds pour les asiles. Mais est-elle parvenue à vraiment mettre fin aux ignobles pratiques de ces femmes et de ces hommes censés venir en aide à leur patientes et qui, à l'inverse, aggravent leurs maux ?
Nellie Bly s'en est sortie, puisque le journal pour lequel elle travaillait l'a tiré de cet enfer. Mais qu'en est-il de ces dizaines de femmes dont elle fait le portrait dans son article ? Cette femme qui croyait arriver en maison de repos après un surmenage et qui a fini par sombrer dans la paranoïa suite aux mauvais traitements quotidiens ? Toutes ces autres, serrant les dents, priant pour des jours meilleurs, mais déjà abattues ?

C'était au dix-neuvième siècle. Qu'en est-il aujourd'hui ? La compassion des médecins et des infirmières existe-t-elle ? Leur volonté de soigner leurs patients est-elle acquise ?
Certainement.
Pourtant, dans nos esprits, persiste l'image des asiles synonymes de fabriques pour monstres, hôpitaux à déshumaniser, laboratoires dont on ne sort pas indemne.




La représentation de ces asiles, dans la littérature ou au cinéma, joue beaucoup sur cette impression. Fleurissent régulièrement des fictions où le parti pris est de démontrer l'horreur de pareils établissements (pêle-mêle, on peut évoquer Vol au-dessus d'un nid de coucou, American Horror Story, en passant par ce bijou de paranoïa que fut, au cœur des années 90, la série L'homme de nulle part). De plus, de nombreux photographes aiment à plonger dans les ruines des anciens asiles et montrent les intérieurs quasi macabres de ces hôpitaux. On peut alors citer Mark Davis et ses photographies de halls et de sales d'examens rescapés d'un lointain apocalypse, où subsistent instruments de tortures et murs capitonnés rongés par l'humidité et la rouille.

Dès lors, comment représenter l'asile psychiatrique ?
Est-ce cet hôpital aux murs blancs et propres où l'on soigne les esprits dérangés, tel que l'avancent les dictionnaires ?
Ou bien, comme le veut l'imagerie horrifique, est-ce ce lieu enténébré, mystérieux, entouré de hautes grilles, duquel il est impossible de s'échapper ?



Qui serait prêt, aujourd'hui, à se faire interner pour répondre sérieusement à cette question ?



Nellie Bly10 jours dans un asile
traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Hélène Cohen
éditions du Sous-sol (2015), réédition Points (2016)

lundi 8 janvier 2018

Le voyeurisme comme simple curiosité




Quand on associe les mots motel et voyeur, on pense instantanément à ce bon vieux Norman Bates, observant par un petit œilleton ce qui se passe dans la chambre d'à côté, dans Psychose d'Alfred Hitchcock.
Et certainement que Gerald Foos, le voyeur dont il est question dans le récit de Gay Talese, devait souvent penser à cette scène lors de ses longues heures d'observation, allongé sur les trois couches de moquette de son grenier, à l’affût des allers et venus des hommes et femmes sous ses pieds qui, les imprudents, étaient loin de se douter qu'ils étaient scrutés par leur logeur.

Le motel du voyeur est un récit journalistique écrit par Gay Talese, retranscrivant les pages du Journal d'un voyeur, écrit par Gerald Foos. Celui-ci a consciencieusement tenu un journal durant les trente années qu'il a passé à observer les gens qu'il accueillait dans son motel. Soyons plus précis, avec son épouse, Foos avait fait l'acquisition d'un motel dans le Colorado pour pouvoir assouvir son penchant pour le voyeurisme. Il a découpé des rectangles dans le plafond d'une douzaine de chambres, posé des grilles pour faire croire qu'il s'agissait là de grille d'aération et, depuis le grenier surplombant les chambres, il observait à loisir, à travers les grilles, ce qui se passait sous ses pieds. A savoir les ébats plus ou moins torrides de ses clients. Parfois des échanges de drogues. Parfois un meurtre.
Toutes ses observations sont consignées dans son journal foisonnant et passionnant. Toutefois, on peut parfois se demander si certains traits ne sont pas exagérés ou si certains rapports sexuels décrits ne sont tout simplement pas des fantasmes. Il est par ailleurs amusant de comparer la rigueur journalistique de Talese et la liberté (présumée) de Foos avec l'exactitude des faits.

Qu'est-ce qu'un voyeur ?
Dans l'imaginaire collectif, on imagine ce type tremblotant aux cheveux gras, la main dans le paquet de chips, l'autre prête à dégainer, mal à l'aise en société, ayant connu une enfance difficile, privé de femmes car incapable de leur adresser la parole, obligé de se réfugier dans des cagibis impossibles pour – ô extase ! – apercevoir un bout de peau nue. Toujours selon ce cliché profondément ancré dans nos esprits, il y parvient à tous les coups et ce qu'il voit le ravi. Tous les fantasmes qui nourrissent son imaginaire se déroulent sous ses yeux et ce qu'il voit le contente.
Dans la réalité, en tout cas celle que nous présente Gerald Foos, tout est différent. Premièrement, le voyeur est marié et sa femme l'aide à assouvir ses vices. Deuxièmement, ce qu'il voit l'ennui prodigieusement. Combien d'heures à ne contempler que le néant et la banalité d'un couple endormi devant la télévision ? Car c'est la première observation de Foos : les gens allument d'abord la télé avant de poser leurs valises. Une autre observation est que les gens se changent derrière la porte de la salle de bain et font l'amour dans le noir et sous les couvertures. Le voyeur voulait se rincer l’œil devant des ébats torrides, il observe principalement du vide.

Évidemment, il se passe tout de même pas mal de choses croustillantes sous la couette ou à côté, et Gerald Foos a développé, en trente ans, un talent certain pour la description de scènes érotiques (certaines pourraient même donner quelques nouvelles intéressantes). Sans jamais tomber dans le grivois, toujours simple, oscillant entre l'évocation et l'imaginaire.

Dans ses notes, il établit des statistiques sur les couples qu'il héberge et leurs pratiques sexuelles. L'intimité de ses clients est disséquée et analysée, parfois avec pertinence, parfois avec une empathie sincère (par exemple, lorsqu'il observe un homme mutilé par la guerre et incapable de satisfaire sa jeune épouse).
Foos en profite pour se poser quelques questions, par ailleurs très intéressantes. Il note la différence très nette entre l'image que les gens veulent donner lorsqu'ils ont en « représentation », s'annonçant à la réception du motel – souriants, affables, aimables – et leur véritable visage dans l'intimité, à savoir le plus souvent préoccupés, se plaignant de leurs problèmes d'argent, ou de leurs problèmes de couples, critiquant sans remords « l'abruti à la réception ».
Plusieurs pages du journal de Foos sont presque des réflexions sociologiques et anthropologiques. Il a avec lui l'avantage de pouvoir comparer ses observations sur une longue durée et constater l'évolution des mœurs et pratiques sexuelles, à mesure que la société américaine se déride et délaisse sa pudibonderie. Par exemple, il peut observer une progression croissante de la fellation dans les pratiques sexuelles à partir de la sortie en 1972 du film Gorge Profonde. Autre exemple, l'essor du triolisme, pratique déviante à la fin des années 60 devenue (à ses yeux qui en ont vu pas mal) presque banale dans les années 80.

Alors, Gerald Foos sociologue ? Il se décrit en sexologue, avec un avantage certain sur les théoriciens du sexe puisque les sujets étudiés n'ayant aucune idée d'être ainsi observés lèvent toute inhibition et se comportent normalement, là où un sujet exposé au regard scientifique perdrait de son naturel. L'approche de Foos est tout de même rigoureuse puisque après chaque rapport observé, il ajoute une conclusion, quelques lignes de commentaires sur la complicité du couple, sur ses problèmes, ou sur la solidité des relations.

Ce qui permet de revenir sur le véritable sujet du livre : le voyeurisme.
Est-ce une perversion ? Une paraphilie ? Une déviance ?
Pour Gerald Foos, tous les hommes sont des voyeurs. Il n'y a pas de mal à cela. C'est un penchant naturel de l'homme. « Il y a des gens qui observent les oiseaux, d'autres qui regardent les étoiles et d'autres, comme moi, qui observent les gens. »
Ainsi, le voyeurisme ne serait que la simple manifestation d'une curiosité. Il n'y a pas de hiérarchie dans la chose observée, l'important est d'être attentif à ce qui nous entoure.
Et puis, soyons honnête : assis à votre fenêtre, abattu, désœuvré, ou bien même épanoui, détournez-vous la tête lorsque vous apercevez vos voisins faire l'amour dans leur chambre ? Et ne guetterez-vous pas leur fenêtre, le lendemain, dans l'espoir qu'ils remettent le couvert ?

« Si les gens ne se savent pas observés, peut-on parler de violation de la vie privée ? » Voici l'un des arguments avancé par Gerald Foos pour justifier son activité. Facile, discutable, mais pas forcément insensé. Sans vouloir forcément se justifier, on sent tout au long du récit la volonté de Foos d'excuser son penchant. Pour autant, à la lecture de son journal, un détail nous frappe : la troisième personne est souvent utilisée, et une différence de plus en plus marquée se fait entre celui qu'il nomme « Le Voyeur » et Gerald.
Comme une espèce de dédoublement.
Le dédoublement est peut-être plus saisissant encore lorsque, alors qu'il se promène aujourd'hui en ville, il peste contre la prolifération des caméras de surveillance, comme violé dans son intimité par ces yeux mécaniques.

Gerald Foos ne sera jamais découvert. Le poids des années aidant, il dut revendre son motel (et le second qu'il avait acheté) et, lassé, mettre fin à ses activités de voyeur. C'est un homme transformé -  de son propre aveu, il est devenu parfaitement misanthrope, ne supportant plus l'hypocrisie de façade des gens qu'il a eu tout le loisir d'étudier une fois le masque tombé, dans leur intimité. Mais, le soir, juste avant que le sommeil le prenne, ce n'est pas à ses études sociologiques qu'il pense. Il revoit les corps entrelacés dans les mille et unes combinaisons qu'il a observées, trente années durant, depuis son grenier. Lui reviennent en mémoire toutes les acrobaties, tous les rapports, toutes les possibilités. Et il s'endort apaisé.
Tout voir sans être jamais vu. Le crime parfait.



 
Le motel du voyeur – Gay Talese – Editions du Sous-sol
traduit de l'anglais par Michel Cordillot et Lazare Bitoun
2016 – 254 pages

jeudi 30 novembre 2017

13ème Note, l'odyssée d'une autre littérature américaine


L'histoire de l'édition est émaillée de dates incontournables, de moments de grâce et d'évolutions essentielles. Gallimard, bien sûr, Pauvert pour le dépoussiérage de Sade (ou plutôt, pour le sortir de sous le manteau), Eric Losfeld pour Emmanuelle et la revue Bizarre.

Dans cette lignée, rajoutons les éditions 13ème Note.


L'éditeur qui, en France, a donné une voix aux auteurs américains qui n'en avaient aucune, qu'on laissait sans sourciller dans leur caniveau, une bouteille à la main, les désillusions scintillant dans les yeux. Des auteurs que l'on croit maudits mais qui sont, en réalité, touchés par la grâce, conscients de leurs propres limites, tutoyant leurs échecs, se confrontant sans cesse au miroir grossissant de leurs lâchetés. Des auteurs vaincus par leurs propres démons, vaincus par la vie, vaincus par l'Amérique. Il ne leur reste plus rien, sinon le dernier souffle, le dernier coup de poing comme un baroud d'honneur, et le dernier acte, celui de mettre sur papier leur déchéance.
Et parfois, c'est sublime. C'est la grâce qui côtoie le sordide, c'est la volonté de croire jusqu'au dernier moment qu'ils peuvent s'en sortir, qu'un changement radical va les sortir de la merde. Et c'est, au final, la prise de conscience terrible que ce changement ne pourra jamais intervenir.

Dans l'imaginaire collectif, le mélange de la grâce et du sordide s'appelle Charles Bukowski. Dans l'arbre généalogique de 13ème Note, le bon vieux Hank est en bonne place, en tant que parrain spirituel et auteur présent au catalogue (Shakespeare n'a jamais fait ça, une sorte de journal de son voyage en France et, surtout, en Allemagne, entre tournage de la célèbre émission Apostrophes et retour aux sources germaniques).
Surtout, c'est de la filiation Fante que 13ème Note se revendique. John, le père, le taciturne auteur maudit, qui, sous les traits de son double Arturo Bandini, arpente Los Angeles avec des chaussures en décomposition, persuadé d'être le plus grand écrivain de l'Amérique. Le pauvre John ira, comme bien d'autres auteurs de sa génération, se perdre à Hollywood, entre gros chèques, whisky et enterrement sans tambours ni trompettes de l'estime de soi.
Et Dan, le fils tout aussi maudit, abîmé par l'alcool, suspendu au-dessus du vide avant que Hubert Selby Jr ne le pousse à écrire pour en finir enfin avec ce mal être terrible qui l'accompagnait. Son roman Les anges n'ont rien dans les poches est le reflet de ces tourments. Le père de Bruno Dante (l'alter ego de Dan), romancier, se meurt dans un hôpital de Los Angeles. Leur relation est exécrable et le fils ne peut se résoudre à voir son père sur son lit de mort, de peur de l'agonir ou, plus sûrement, d'entendre se dérouler la longue liste de reproches que son père cultive à son égard. Alors, avec le chien de son père, Bruno roulera à tombeau ouvert dans les rue de Los Angeles, rarement sobre, essayant de fuir tout cela, sans jamais se résoudre à le faire complètement. 


Ce roman est poignant, et il en dit long sur la relation entre John et Dan Fante, le complexe de l'un et la fierté trop longtemps cachée de l'autre. Alors, il faut lire ensuite Dommages collatéraux, autobiographie familiale des Fante, sous la plume de Dan, le dernier titre au catalogue.

L'aventure 13ème Note n'a duré que cinq ans (2009-2014). Le catalogue est riche de plus de 70 titres. Évidement, plus un seul n'est disponible, mais quelques uns ont été réédités en poche (quasiment tous les Dan Fante, le Bukowski, et l'un des bijoux du catalogue Lila de Robert Pirsig). Pour le reste, il faudra chiner et arpenter les librairies d'occasion ou les vide-greniers en espérant qu'un vendeur ne sache pas exactement quels trésors il possède.


Si, par bonheur, vous parvenez à mettre la main sur quelques titres, voici un top 5 du catalogue :


Nelson Algren – Un meublé dans la pénombre

Oui, l'auteur de L'homme au bras d'or est également chez 13ème Note avec ce recueil de nouvelles, de poèmes et d'entretiens. Avec Chicago en toile de fond, des récits de parieurs hébétés, de petites gens mal entourées et de tabassage en règle. Et quelques cours de littérature.


Mark Oliver Everett – Tais toi ou meurs
Le chanteur et multi instrumentiste de Eels nous offre une autobiographie magnifique, touchante, d'une grâce et d'une pudeur incroyables. Certainement l'un des plus beaux textes sur la mort, sur les destins fauchés et sur la volonté de rester debout malgré les vents contraires.


Mark SaFranko – Putain d'Olivia
Le roman de l'amour et de la haine aussi immenses que dévastateurs. Max et Olivia s'aiment tellement fort qu'ils parviennent sans mal à se détruire l'un l'autre, se tirer vers le bas, et expérimenter les plus grandes souffrances émotionnelles. Les sentiments exacerbés et les défaites du quotidien sont ici parfaitement décortiqués. C'est le grand amour le matin, puis tout s'effondre. A l'infini.


Jerry Stahl – Perv, une histoire d'amour
L'envers de l'Amérique hippie où les Krishnas ne bercent pas forcément dans un océan de paix et d'amour. Le genre de livres impossible à refermer sans avoir les mains qui tremblent et avec des nausées tant le portrait du cauchemar est juste.


Le livre des fêlures – Collectif
LE chef d’œuvre du catalogue. Tout ce que la littérature américaine a de plus noir se trouve ici, dans ces 31 nouvelles. Véritable manifeste de la maison d'édition, avec cours passionnant sur la littérature américaine contemporaine. Parmi ces 31 auteurs, beaucoup étaient alors inédits en français (ou quasiment). Par chance, depuis, on peut facilement se familiariser avec les œuvres de Larry Fondation, Eric Miles Williamson ou encore Patrick DeWitt. Toute vie est processus de démolition, disait Fitzgerald. La preuve en 31 exemples.






vendredi 17 novembre 2017

Bellmer / Buron : la Poupée est devenue humaine

Dans son étrange laboratoire, Hans Bellmer fourmillait d'idées et de visions. Sans relâche, il dessinait tout, couchant sur papier ses fantasmes et fantasmagories les plus sombres, articulant et désarticulant à l'infini les corps des femmes qui lui apparaissaient sans cesse.

Certainement qu'une nuit, au détour d'un rêve, ou plus sûrement au moment où deux songes se sont télescopés, s'est avancée vers lui, dans toute sa lumineuse beauté et sa nudité d’effrontée, la Poupée qu'il s’ingéniera, pendant les quarante années suivantes, à monter et démonter à l'envie. 

Toute la psychanalyse du monde pourra noircir des pages et des pages sur les symboles et les représentations de sa poupée, ce qu'elle dit des rapports de Bellmer aux femmes, aux mères, aux maîtresses, ce n'est pas, ici, notre propos. Restons au stade premier de la vue, puis au stade deuxième du ressenti. 

Voici l’œuvre :


La poupée implorante est devenue forme monstrueuse à quatre jambes.
Araignée, fourmi, ou mille autres bestioles horrifiques. 

Dans son laboratoire, Hans Bellmer tremble d'émoi. 
Et si sa poupée, inhumaine, disloquée, aux jambes dupliquées, devenait une femme ? Et si, d'un seul coup, ce corps étrange prenait vie ? 

Quel affreux cauchemar ce serait.




La jeune photographe espagnole Angela Buron, elle, n'a pas peur de cet affreux cauchemar. Au contraire, elle donnerait certainement tout pour lui insuffler la vie. 
Alors, tel le docteur qui fit se lever le monstre Frankenstein, elle compose à partir de morceaux de corps des êtres rampants, en mouvement, appelés à être humains.
Dès lors, poursuivant les travaux du docteur Bellmer, Angela Buron fait apparaitre mannequins, poupées, et autres monstres désarticulés dans chacune de ses photos. 

Elles sont magnifiques. Elles sont intrigantes, dérangeantes, fascinantes. 

Surtout, elles nous permettent toujours de croire que créer, c'est étendre le champ des possibles. 



jeudi 2 novembre 2017

Un si paisible petit pays

 Il y a un an environ, pour les bons soins de la jolie revue l'Indic, spécialisée dans le polar, j'écrivais cette petite note de lecture à propos de Bondrée, de l'auteure canadienne Andrée Michaud. Je faisais part, du moins c'était une tentative, de mon amour absolu pour ce livre, et de l'ambiance sublime qui y régnait page après page. 

Ce lieu était comme une respiration, un silence suspendu entre deux mondes, et cela vibrait en moi, pauvre victime des centres-ville trop bruyants.

Un an plus tard, ce livre sort en poche, et, le voyant dans la vitrine d'une librairie, la machine à souvenirs s'est mise en branle sans que je cherche sur quel bouton appuyer. 
Retour à Bondrée. Retour en terres paisibles (attention, je me comprends, y a quand même un doux dingue qui se promène là-bas et qui trucide de l'adolescente), retour à la nature, loin de l'agitation, loin du trop plein urbain.

Alors, je ressuscite cette chronique, sans en changer le moindre mot. Ce livre restera le meilleur polar que j'ai lu cette dernière année.





Bondrée est un petit coin de paradis, un havre de paix silencieux. A la frontière entre le Québec et l'état américain du Maine, Bondrée est un coin de nature sauvage, entourant un lac paisible où les orignaux viennent s'abreuver en attendant l'hiver.
Mais la quiétude de l'endroit est bouleversée par l'arrivée d'un trappeur, Pierre Landry, devenu peu à peu une sorte de croquemitaine pour la petite communauté d'habitants qui viendront s'installer quelques années après lui. Son fantôme torturé hante les bois jadis tranquilles de Bondrée, et on le croit ressuscité lorsque l'on découvre le corps sans vie d'une première, puis d'une seconde adolescente. Mais puisque Pierre Landry est bel et bien mort, cela signifie que l'assassin est un membre de la petite communauté, jusque là soudée et imperméable à la moindre violence.

Comme dans tout bon polar, la résolution de l'enquête importe peu. Ce qui compte, c'est la description de l’atmosphère et l'ambiance globale du petit univers dans lequel on pénètre. C'est exactement ce qu'on retrouve ici, une large place est faite à la nature, son mystère, sa noirceur, son hostilité, mais aussi sa grâce.
Ce roman magnifique et précieux laisse entendre plusieurs voix, notamment celle d'une petite fille, Andrée, confrontée pour la première fois à un monde qui n'a plus rien d'enfantin, et celle de l'inspecteur Michaud, chargé de l'enquête, qui perd peu à peu ses illusions sur le genre humain. Si même au fin fond d'un petit village tranquille la mort se met à frapper aussi durement, c'est que ce monde ne tourne pas rond. L'auteur donne son prénom et son nom à ces deux personnages touchants comme pour offrir à son lecteur sa vision pessimiste d'un monde bucolique peu à peu contaminé par la folie meurtrière des hommes.

C'est parfaitement réussi.


vendredi 27 octobre 2017

L'odyssée d'une génération déçue



D'abord, il y a cette couverture. Dans la jungle quadrillée que sont les tables des librairies, elle se remarque aussitôt, sort du lot et, immanquablement, suscite l’intérêt. Les jolies éditions RueFromentin ont parfaitement compris l'importance d'une couverture réussie, d'un graphisme impeccable et d'une esthétique qui attire l'attention (exemple avec le dernier né de la maison, L'homme surnuméraire, de Patrice Jean).
Alors, bravo à MathieuPersan pour cette illustration. Vive et colorée, il est difficile de ne pas tomber sous son charme.

Que voit-on ?
Les gratte-ciels de Manhattan, la nuit étoilée sur New York et, en surimpression, le visage d'une femme regardant vers le ciel. La ville à figure humaine ? Une femme qui protège ses habitants ?
Le thème de la ville-femme existe depuis longtemps et, à vrai dire, on en a fait le tour depuis le temps. La ville est belle comme un corps de femme, et dangereuse comme l'amour pour une inconnue.
Mais ce n'est pas l'unique propos de New York Odyssée. Car ce n'est pas forcément le visage de la ville que l'on voit en surimpression.

« Pourquoi nous sommes venus en ville ? »
Titre original du livre, titre du prologue, titre du long poème épique de Jacob, le personnage poète du roman. Tout est là. Que cherche exactement cinq jeunes de vingt et quelques années lorsqu'ils arrivent à New York ? Qu'est-ce qui les attire dans la grandeur de la ville ? Comment vont-ils dompter la ville insoumise, la ville insondable, la ville immatérielle ?

Jacob le poète, Irène l'artiste, George l'astrophysicien, Sara la journaliste et William l'écartelé. Voici les cinq personnages autour duquel, le long de 450 pages, nous allons graviter.
Le premier chapitre nous offre le portait d'un groupe de têtes à claques, prétentieux, irrévérencieux, sûrs d'eux et de leur supposé génie. Dans un jacuzzi, tout en haut du Waldorf Astoria, ils contemplent la ville, certains de leur être supérieur.
Plus grand que la ville. Plus grand que la vie ?

C'est là leur plus grande erreur. C'est là tout le sel du roman.
Un drame les frappe de plein fouet, la maladie de l'un d'entre eux.
Évidemment, leurs certitudes en prennent un sacré coup, et leur optimisme et leur insouciance s'amenuiseront à mesure que les déceptions prendront le dessus. Les adolescents rentrent dans le terrible rang de l'âge adulte. Les cinq portraits, alors, prendront mille nuances sublimes et intéressantes. Les idéaux s'enlisent, ou s’aiguisent. On voyage entre concessions, déceptions ou prise de conscience et radicalité. C'est le roman d'une génération qui n'a pas eu le temps de tout vivre et qui doit déjà laisser la place.

C'est tout simplement beau, c'est tendrement bouleversant, c'est physiquement prenant.
C'est lyrique, c'est élégant, c'est mélancolique.
Et tout le long, la poésie, berçant chaque paragraphe, puis chaque chapitre, et chaque partie du roman.

Pourquoi sommes nous venus en ville ? Pourquoi l'avons-nous quitté ? Comment la laissons-nous entrer en nous ?
Est-ce nous qui l'habitons ?
Ou bien c'est elle qui nous hante ?