13ème Note, l'odyssée d'une autre littérature américaine


L'histoire de l'édition est émaillée de dates incontournables, de moments de grâce et d'évolutions essentielles. Gallimard, bien sûr, Pauvert pour le dépoussiérage de Sade (ou plutôt, pour le sortir de sous le manteau), Eric Losfeld pour Emmanuelle et la revue Bizarre.

Dans cette lignée, rajoutons les éditions 13ème Note.


L'éditeur qui, en France, a donné une voix aux auteurs américains qui n'en avaient aucune, qu'on laissait sans sourciller dans leur caniveau, une bouteille à la main, les désillusions scintillant dans les yeux. Des auteurs que l'on croit maudits mais qui sont, en réalité, touchés par la grâce, conscients de leurs propres limites, tutoyant leurs échecs, se confrontant sans cesse au miroir grossissant de leurs lâchetés. Des auteurs vaincus par leurs propres démons, vaincus par la vie, vaincus par l'Amérique. Il ne leur reste plus rien, sinon le dernier souffle, le dernier coup de poing comme un baroud d'honneur, et le dernier acte, celui de mettre sur papier leur déchéance.
Et parfois, c'est sublime. C'est la grâce qui côtoie le sordide, c'est la volonté de croire jusqu'au dernier moment qu'ils peuvent s'en sortir, qu'un changement radical va les sortir de la merde. Et c'est, au final, la prise de conscience terrible que ce changement ne pourra jamais intervenir.

Dans l'imaginaire collectif, le mélange de la grâce et du sordide s'appelle Charles Bukowski. Dans l'arbre généalogique de 13ème Note, le bon vieux Hank est en bonne place, en tant que parrain spirituel et auteur présent au catalogue (Shakespeare n'a jamais fait ça, une sorte de journal de son voyage en France et, surtout, en Allemagne, entre tournage de la célèbre émission Apostrophes et retour aux sources germaniques).
Surtout, c'est de la filiation Fante que 13ème Note se revendique. John, le père, le taciturne auteur maudit, qui, sous les traits de son double Arturo Bandini, arpente Los Angeles avec des chaussures en décomposition, persuadé d'être le plus grand écrivain de l'Amérique. Le pauvre John ira, comme bien d'autres auteurs de sa génération, se perdre à Hollywood, entre gros chèques, whisky et enterrement sans tambours ni trompettes de l'estime de soi.
Et Dan, le fils tout aussi maudit, abîmé par l'alcool, suspendu au-dessus du vide avant que Hubert Selby Jr ne le pousse à écrire pour en finir enfin avec ce mal être terrible qui l'accompagnait. Son roman Les anges n'ont rien dans les poches est le reflet de ces tourments. Le père de Bruno Dante (l'alter ego de Dan), romancier, se meurt dans un hôpital de Los Angeles. Leur relation est exécrable et le fils ne peut se résoudre à voir son père sur son lit de mort, de peur de l'agonir ou, plus sûrement, d'entendre se dérouler la longue liste de reproches que son père cultive à son égard. Alors, avec le chien de son père, Bruno roulera à tombeau ouvert dans les rue de Los Angeles, rarement sobre, essayant de fuir tout cela, sans jamais se résoudre à le faire complètement. 


Ce roman est poignant, et il en dit long sur la relation entre John et Dan Fante, le complexe de l'un et la fierté trop longtemps cachée de l'autre. Alors, il faut lire ensuite Dommages collatéraux, autobiographie familiale des Fante, sous la plume de Dan, le dernier titre au catalogue.

L'aventure 13ème Note n'a duré que cinq ans (2009-2014). Le catalogue est riche de plus de 70 titres. Évidement, plus un seul n'est disponible, mais quelques uns ont été réédités en poche (quasiment tous les Dan Fante, le Bukowski, et l'un des bijoux du catalogue Lila de Robert Pirsig). Pour le reste, il faudra chiner et arpenter les librairies d'occasion ou les vide-greniers en espérant qu'un vendeur ne sache pas exactement quels trésors il possède.


Si, par bonheur, vous parvenez à mettre la main sur quelques titres, voici un top 5 du catalogue :


Nelson Algren – Un meublé dans la pénombre

Oui, l'auteur de L'homme au bras d'or est également chez 13ème Note avec ce recueil de nouvelles, de poèmes et d'entretiens. Avec Chicago en toile de fond, des récits de parieurs hébétés, de petites gens mal entourées et de tabassage en règle. Et quelques cours de littérature.


Mark Oliver Everett – Tais toi ou meurs
Le chanteur et multi instrumentiste de Eels nous offre une autobiographie magnifique, touchante, d'une grâce et d'une pudeur incroyables. Certainement l'un des plus beaux textes sur la mort, sur les destins fauchés et sur la volonté de rester debout malgré les vents contraires.


Mark SaFranko – Putain d'Olivia
Le roman de l'amour et de la haine aussi immenses que dévastateurs. Max et Olivia s'aiment tellement fort qu'ils parviennent sans mal à se détruire l'un l'autre, se tirer vers le bas, et expérimenter les plus grandes souffrances émotionnelles. Les sentiments exacerbés et les défaites du quotidien sont ici parfaitement décortiqués. C'est le grand amour le matin, puis tout s'effondre. A l'infini.


Jerry Stahl – Perv, une histoire d'amour
L'envers de l'Amérique hippie où les Krishnas ne bercent pas forcément dans un océan de paix et d'amour. Le genre de livres impossible à refermer sans avoir les mains qui tremblent et avec des nausées tant le portrait du cauchemar est juste.


Le livre des fêlures – Collectif
LE chef d’œuvre du catalogue. Tout ce que la littérature américaine a de plus noir se trouve ici, dans ces 31 nouvelles. Véritable manifeste de la maison d'édition, avec cours passionnant sur la littérature américaine contemporaine. Parmi ces 31 auteurs, beaucoup étaient alors inédits en français (ou quasiment). Par chance, depuis, on peut facilement se familiariser avec les œuvres de Larry Fondation, Eric Miles Williamson ou encore Patrick DeWitt. Toute vie est processus de démolition, disait Fitzgerald. La preuve en 31 exemples.






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